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ANALYSE. Le 8 Mars célèbre la femme. Mais pas toutes les femmes. Il y a celles qui sont exclues des célébrations et pour qui cette journée ne veut absolument rien dire. Elles sont marginalisées, exclues, maltraitées et violentées. Retour sur les oubliées du Maroc nouveau.

Pour connaître la véritable condition de millions de Marocaines, il faut s’éloigner du Maroc version prospectus pour touristes, entre slogans de modernisme et exotisme assuré. Ce Maroc profond, peu de touristes le connaissent. Et peu de Marocains en mesurent les différentes ramifications sociales et humaines. D’ailleurs l’Etat a dressé un mur entre les deux Maroc. Dans de nombreuses zones reculées du pays, dans le milieu rural, nous sommes confrontés au féodalisme dans tout son archaïsme.
Même ceux qui deviennent députés dans les campagnes sont souvent des féodaux, de riches propriétaires terriens. D’ailleurs la notion du petit lopin de terre qui faisait vivre des milliers de familles n’existe presque plus. Aujourd’hui, les riches achètent tout et les autres travaillent chez eux. Et les dernières intempéries et pluies qui se sont abattues sur le Maroc ont levé le voile sur notre indigence. Le décor en trompe l’oeil du Maroc qui va très bien est tombé. Et là, la femme est un agrément, une sous-espèce que l’on maltraite, que l’on bat, qui n’a droit ni à l’école, ni à la parole ni au choix de son mari. Elle subit et se tait. Et quand elle parle, on la frappe et parfois, on la tue. Et les exemples de pères ou de frères qui ont tué leurs filles ou leurs sœurs sont connus de tous.

 

Faire entendre sa voix


Aucun respect pour sa personne ni pour ses libertés. Et, d’ailleurs, selon Fatima Sadiqi, professeur chercheur et présidente du Centre Isis pour Femmes et Développement, «une grande partie de ces femmes considèrent que leur condition de vie est normale. Elles prennent pour argent comptant les coups, les insultes et la violence». Aujourd’hui, avec le travail de plusieurs associations pour les femmes au Maroc, la donne est en train de changer. Mais il reste un long chemin à parcourir avant de faire comprendre aux Marocains que la femme a une place importante dans la société. Tout aussi cruciale que celle de l’homme et qu’il n’y a aucune différence entre les deux sexes. Sauf cet ancrage séculaire et atavique qui fait croire à certains que la femme est inférieure à l’homme. Pour Fatima Sadiqi, «la grande majorité de ces femmes sont prêtes à témoigner. Elles veulent faire entendre leurs voix. Elles sont frustrées et abattues par le regard accusateur de tout le monde. Elles veulent être insérées dans la société, aller à l’école… Elles refusent la pitié et sentent que les gens qui parlent à leur place n’expriment pas ce qu’elles ressentent.»

 

Mères célibataires


Il y a aussi toutes ces femmes qui, se retrouvant avec un enfant jugé “illégitime”, sont rejetées et marginalisées. Elles sont très nombreuses, selon Aïcha Chenna, présidente-fondatrice de Solidarité féminine. Une association qui se bat depuis plus de vingt ans pour lever l’immense tabou de la condition des mères célibataires marocaines. Au coeur de Casablanca, son association vient en aide à ces femmes, dont beaucoup sont des jeunes filles victimes de viols ou d’inceste. L’initiative de cette association est importante, surtout quand on sait que pas moins de 5 enfants naissent chaque jour sans père.
C’est dire toutes les tares sociales auxquelles on s’expose en laissant tomber ces mères célibataires. D’ailleurs, l’association offre un service de garde et de formation à ces jeunes mères. Ce qui leur permet de trouver un emploi. Mais les préjugés sont encore très présents au Maroc. Il est difficile de trouver des employeurs prêts à engager une mère célibataire. Solidarité féminine développe aussi des moyens pour tenter de renouer des liens entre l’enfant et son père biologique.
Mais tout ce travail n’est pas au goût de tout le monde au Maroc. Aïcha Chenna a reçu plusieurs menaces de groupes de religieux extrémistes. Mais elle poursuit son combat. Tout comme le centre d’écoute Anaruz pour les femmes battues. Et là, nous avons recueilli des témoignages très éloquents. Sans oublier aussi le travail accompli au quotidien par l’Association démocratique des Femmes du Maroc (ADFM).

 

Code de la famille


Pour ceux qui pensent que le code de la famille a changé quelque chose à la vie de ces femmes marginalisées, il faut se rendre à l’évidence. Si une minorité s’en est saisie pour faire valoir certains droits, pour des millions de Marocaines, il n’en est rien. Il y a des femmes qui ne savent même pas qu’il y a un nouveau code de la famille. «La grande lacune sur laquelle il faut se pencher, ce sont les difficultés d’application de ce Code qui a révélé l’existence des femmes marginalisées», explique Fatima Sadiqi. Aujourd’hui, l’urgence est de faire comprendre aux Marocaines, même dans les zones les plus reculées qu’elles ont des droits et qu’elles peuvent décider de leurs vies. Ce code a été conçu pour les affranchir du joug des maris, des parents, de la famille omnipotente, de la société qui accuse.
Mais, plus de six ans plus tard, la majorité des Marocaines, qui souffrent d’analphabétisme, vivent dans des bulles où le père et le mari font et dictent les lois. Une femme de douar Lahouna (traduisez: ils nous ont rejetées), où toute la population souffre de marginalité, raconte que son mari la frappe tous les jours et que son fils marié qui habite avec eux tabasse aussi sa femme devant le père et la mère. On imagine ce que seront leurs enfants dans vingt ans. Le cycle de la violence fonctionne comme un rouleau compresseur. Ce qui fait dire à plus d’une spécialiste que nous «sommes très loin de voir ce type de traitement éradiqué chez nous. La violence est devenue une histoire d’héritage que l’on se transmet de père en fils.» D’ailleurs, pour une majorité de Marocains, le véritable mec est celui qui humilie et dompte sa femme. Celui qui respecte sa femme et lui laisse toute sa liberté est considéré comme “machi rajel” (pas un homme).

 

Violences conjugales


Mais on n’en reste jamais là. La violence conjugale s’en mêle. Selon les dernières statistiques, pas moins de 27.795 actes de violence sont commis contre les femmes par 15.075 auteurs, dont 77,8% sont les maris des victimes. Et les chiffres augmentant d’année en année, selon les 26 centres d’écoute qui ont travaillé sur ces statistiques. Il faut aussi retenir que huit appelants sur dix sont des femmes mariées, et à peine plus d’une sur dix est célibataire et salariée. 4% des femmes qui ont appelé ces centres d’écoute ont eu une relation avec l’auteur des violences en dehors du mariage, 3,5% sont des femmes divorcées, et 0,3% des veuves.
On peut aussi retenir que 94,2% des femmes qui ont eu recours aux centres d’écoute sont elles-mêmes des victimes, avec une moyenne d’environ 1.600 appels par mois, soit 54 appels par jour. 94% des appelants habitent en ville, et 33% de tous les appels proviennent de Casablanca, Agadir, Marrakech et Fès. Dans le milieu rural, il ne faut pas espérer le recours aux centres d’écoute ni aux associations de lutte pour les droits des femmes. Fatima Sadiqi affirme que, dans les douars et les villages reculés, les femmes vivent au moyen-âge. Entre misère, dénuement et violence conjugale, la femme vit le calvaire.
Il y a des filles de 14 ans qui n’ont jamais été à l’école et que les pères ont mariées à des hommes de plus de 60 ans. Les filles sont alors battues, violentées et violées tous les jours. Et elles ne peuvent pas se plaindre ni demander le divorce, ce qui est une malédiction qui s’abat sur la famille. «Accepte et tais-toi», c’est le mot d’ordre, comme le souligne Fatima Sadiqi.

 

Incertitudes


Les choses vont-elles évoluer rapidement, permettant aux femmes de s’en sortir, de voler de leurs propres ailes? Tout laisse croire que ce n’est pas pour demain, ni pour les dix prochaines années. Il y a des sédiments solidifiés par des siècles de pratiques qu’il faut remettre en question. La société est-elle prête? Pas encore. Reste qu’entre marginalité et violence, quel avenir pour des millions de Marocaines? «Au début des années 90, je ne croyais pas qu’on allait avoir un Code de la Famille comme celui que nous avons maintenant, mais on l’a eu! J’ai confiance que si la prochaine étape des efforts du mouvement féministe marocain (intellectuels –hommes et femmes-, société civile, volonté politique) si cette étape affronte courageusement les causes des difficultés de l’application du Code de la Famille, nous pourrons tous arriver à des solutions. L’ouverture démocratique est un moment historique qu’il faut saisir avec sérénité.»
Mais ce que précise ici madame Sadiqi a besoin de plusieurs décennies de décrassage mental des hommes marocains et d’une bonne éducation pour les femmes. Quand on sait qu’en milieu rural 54% des filles ne sont pas scolarisées. Il y a de quoi avoir peur pour l’avenir de ce pays. Les pères obligent leurs filles à travailler dans les champs et à traire les vaches. «L’école, c’est inutile», répond un père à une membre de l’ADFM.
Et en ville, les femmes, même avec des diplômes et des postes fixes bien rémunérés, ne sont pas à l’abri de la violence. Comme cette banquière qui entretient son mari. Elle trime pour lui et le soir, elle lui achète son paquet de cigarettes et son litre de whisky.
Il n’y a qu’à sortir tôt le matin, entre, 6 et 7 heures du matin, dans toutes les grandes villes du pays, pour voir toutes ces femmes, dans les bus, dans les grands taxis ou marchant à pied qui pour faire le ménage, qui pour trimer dans les marchés, les hammams ou dans les bureaux. Leurs hommes restent bien au chaud et se lèvent à midi pour pointer au café et siroter du café ou du thé en commentant Al Jazeera.

 

Une place méritée


Le Maroc compte aussi de nombreuses femmes qui ont franchi plusieurs paliers. Elles sont éduquées, des cadres, des ingénieurs, des pilotes, des ministres, des intellectuelles, des diplomates, des politiciennes, militantes associatives, des stars du cinéma mondial, de grandes sportives, etc.
Mais elles restent, pour la plupart, peu connues des Marocaines. Pourtant, elles devraient être l´idéal et l’exemple pour toute une jeunesse féminine pour leurs compétences et consciences pour honorer la femme marocaine. Tout comme il est vrai que la majorité des femmes marocaines sont encore analphabètes et pauvres, il est évident que la jeunesse de tout pays a besoin de repères, de héros et d´icônes. Et la réussite de plusieurs femmes en atteste.


Source : MAROC HEBDO INTERNATIONAL

Tag(s) : #Pensées et réflexions...

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